Beau ne suffit pas
Pourquoi un bel intérieur n'est pas forcément un intérieur sain
Un intérieur peut être magnifique et, invisiblement, agir contre ses habitants. Voici où la beauté et la santé peuvent diverger, et comment une conception juste les réconcilie.
Depuis plus de vingt ans, je conçois de beaux intérieurs. L'allure d'une pièce, la façon dont la lumière la traverse, ce que l'on ressent en rentrant chez soi : tout cela compte pour moi, et comptera toujours. Mais, en deux décennies passées auprès d'intérieurs d'exception, j'ai appris autre chose. Qu'une pièce peut être irréprochable à l'œil et, en silence, travailler contre celui qui y vit.
Imaginez un salon que l'on photographierait, ou que vous avez déjà vu dans les pages d'un magazine. Un canapé sculptural. Une table basse en verre et métal. Du marbre au sol et sur l'îlot de la cuisine. Une rangée de suspensions graphiques au plafond. C'est beau. C'est peut-être aussi une pièce qui libère du formaldéhyde depuis la structure et la mousse du canapé, qui renvoie le son jusqu'à devenir insidieusement fatigante, et qui éclaire ceux qui s'y trouvent d'un spectre disant à leur corps qu'il est encore midi alors qu'il est dix heures du soir.
Rien de cela n'apparaît sur une photo, et c'est tout le problème. On nous a appris à juger un intérieur presque uniquement à son allure, parce que l'allure, c'est la partie visible. Le reste, celui qui façonne vraiment notre sommeil, notre respiration et notre ressenti, demeure invisible jusqu'au jour où il commence à nous coûter : notre énergie, notre humeur, notre espérance de vie en bonne santé.
Là où un beau logement et un logement sain peuvent diverger
Les matériaux.
Un magnifique canapé peut reposer sur une structure en panneaux de particules, être rembourré de mousse polyuréthane et habillé d'un tissu traité anti-taches. Chacun de ces éléments peut libérer du formaldéhyde et d'autres composés organiques volatils dans l'air que vous respirez chez vous. Les COV sont des polluants de l'air intérieur reconnus ; le formaldéhyde est classé cancérogène pour l'homme par le CIRC, l'agence de l'OMS sur le cancer. Le dégazage est le plus fort les premiers mois et diminue avec le temps, sans jamais vraiment cesser. Beau, et polluant. L'allure d'un meuble, et même son prix, ne dit rien de ce qu'il contient.
Les surfaces.
Les matières dures et réfléchissantes, comme la pierre, le verre ou de grands aplats de laque, comptent parmi les plus spectaculaires en design. Elles renvoient aussi le son dans la pièce, par réverbération, et en augmentent le niveau sonore. L'Organisation mondiale de la santé reconnaît le bruit chronique de l'environnement comme un véritable fardeau pour la santé. Ce qu'une pièce un peu bruyante vous coûte au fil des ans est mieux décrit comme soutenu par les données que comme définitivement établi, mais le sens, lui, ne fait pas de doute. Utilisées partout, les matières qui rendent une pièce visuellement calme peuvent la rendre tout sauf apaisante.
La lumière.
L'éclairage d'apparat est souvent choisi pour l'allure du luminaire, pas pour la lumière qu'il diffuse. Or on sait depuis le début des années 2000 que la lumière bleue, le soir, freine la mélatonine et décale l'horloge biologique ; et même les LED chaudes et variables en émettent plus qu'on ne l'imagine. Éclairer un logement aussi fortement le soir qu'en pleine journée agit en silence contre le sommeil de chacun. Le plus beau luminaire d'une pièce peut être le moins bienveillant pour le corps.
Vous n'avez pas à choisir
Voilà l'essentiel : la beauté et la santé ne s'opposent pas. Un canapé peut être beau et fait de matières qui ne polluent pas votre air. Une pièce peut être à la fois silencieuse et superbe. Une lumière peut être flatteuse et respecter votre horloge biologique. Ces objectifs n'entrent en conflit que lorsque la santé est traitée après coup, ajoutée à la fin. Quand elle est là dès le premier croquis, les deux ne forment plus qu'un seul cahier des charges.
C'est ainsi que je travaille. Avant de concevoir, je passe du temps chez vous, lors d'un Audit Longévité réalisé sur place où, en plus de parler de vos besoins, de ce qui vous pèse aujourd'hui et de vos envies pour votre intérieur, je mesure ce qui ne se voit pas : l'air, la lumière, le son, l'eau. Puis la conception suit, tenant la beauté et la santé dans la même main. Le résultat n'a rien d'un compromis. C'est un beau logement qui, en coulisses, prend aussi soin de votre santé.
Par où commencer dès maintenant
Vous pouvez commencer à lire votre intérieur ainsi dès aujourd'hui. Regardez vos plus grands meubles et demandez-vous de quoi ils sont réellement faits. Écoutez si une pièce résonne quand vous frappez dans vos mains. Vérifiez votre thermostat : votre chambre est-elle à la même température que le reste du logement, ou plus fraîche ? Avec le mode ralenti de votre téléphone, filmez vos lampes : voyez-vous un scintillement ? Le soir, remarquez si votre éclairage est aussi fort qu'en pleine journée. Rien de tout cela n'exige de casser quoi que ce soit. Il s'agit de voir la couche invisible qu'une belle photo ne montrera jamais.
Un rappel
La beauté n'est pas l'ennemie d'une maison saine. Elle en est la moitié. L'autre moitié, c'est tout ce que l'on ne voit pas, qui travaille pour vous ou contre vous pendant que vous vivez votre vie. Les plus beaux intérieurs que je connaisse sont ceux où l'on n'a jamais à remarquer cette seconde moitié, parce qu'elle a été pensée dès le départ.
Reste donc une question qui mérite qu'on s'y arrête. Votre intérieur, celui dont vous aimez l'allure : est-il aussi bon pour vous qu'il est beau à regarder ?

















